#11 Lucile, active dans la vie francophone d’Augsburg
Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Lucille, maman française en Allemagne et aussi professeure de français, notamment pour des enfants bilingues. Bonjour Lucile ! Est-ce que tu peux te présenter ?
Bonjour ! Oui, bien sûr ! J’habite à Augsburg, près de Munich, depuis 6-7 ans, je crois.
Mais ça fait une dizaine d’années que je suis en Allemagne. J’enseigne le français à des germanophones et à des enfants bilingues. Et j’ai une fille, Diana, qui a 2 ans et demi.
Le papa est Allemand, comme beaucoup de couples, on est binationaux.
C’est pas toujours simple de parler français au quotidien avec ma fille, parce que la communication avec mon mari se fait en allemand. À la crèche, c’est bien sûr aussi en allemand. Et je me rends compte que ma fille parle beaucoup plus allemand que français.
Elle comprend tout en français mais elle parle plutôt en allemand saupoudré de mots français. Et je remarque aussi que dès que je passe plus de temps avec elle, d’un coup, elle va parler un peu plus français.
Là, elle a été malade beaucoup de fois ce dernier mois. J’étais à la maison avec elle et d’un coup, le français ressort. Donc je me dis, ok, c’est là, c’est pas complètement perdu.
Je pense qu’elle parlera français plus tard aussi.
Comment ça se passe au quotidien cette transmission ? Qu’est-ce que tu mets en place au quotidien pour lui transmettre le français ?
C’est vrai que j’essaie vraiment activement de me dire, je dois parler français.
Je pensais jamais que j’aurais dû, entre guillemets, me forcer presque à parler français. Mais quand le papa est là, je me dis, non, quand je lui parle à elle, je lui parle français. Et je lui demande beaucoup de répéter aussi.
Je lui demande en français, comment tu dis ça en français ? Et bon, ça n’a pas l’air de la déranger, donc ça va, je continue comme ça. Et je me suis rendue compte aussi que je répète systématiquement tout ce qu’elle dit en allemand, je le répète en français. Peut-être que ça aide.
Sinon, bien sûr, beaucoup de lecture. Dès qu’on va en France, on achète une dizaine de magazines. Elle adore ça, avec les petites histoires, les petits héros français.
Petit ours brun, Tchoupi, Popi, tout ça. Et faire écouter des histoires avec une petite box d’histoires. On a découvert un truc aussi sympa, ça s’appelle Bookinou. C’est en fait une box où on peut enregistrer soi-même les livres. Donc ça, c’est aussi sympa parce que la grand-mère, la tante et tout peuvent enregistrer les histoires.
Donc j’essaie de la baigner le plus possible dans le français. Et puis, bien sûr, des jeux, etc. Appeler la famille, rencontrer aussi d’autres familles francophones.
Enfin, j’essaie vraiment activement que le français soit présent dans son quotidien.
Et alors, comment c’est vu, cette éducation bilingue au quotidien ? Donc, par exemple, à la crèche, dans ta belle-famille, de manière générale, là où tu vis en Allemagne, est-ce que c’est bien vu ou au contraire pas très bien vu, soutenu ?
Oui, oui. En général, les gens sont assez positifs.
Ils sont même presque admiratifs. « Waouh, elle va parler deux langues, c’est génial ! » Parfois, ils me demandent même… Mon mari, en fait, il parle aussi russe. Il est né au Kazakhstan.
Et moi, mes grands-parents sont italiens. Alors, parfois, ils demandent « Ah, il est aussi italien, le russe ? » Non, non, c’est bon. Deux, ça suffit déjà.
On va peut-être pas exagérer. Mais ouais, je pense que les gens sont assez ouverts à ça. À la crèche aussi, ça les fait rire parfois quand il y a des mots qui ressortent qu’ils comprennent pas.
Alors, ils essayent de me demander « là, qu’est-ce qu’elle a dit ? » Ou alors, ils cherchent sur Google la traduction d’un mot. Donc, c’est… Ouais, c’est assez positif. En fait, mes grands-parents, donc eux, ils parlaient italien.
Et mes parents aussi. Mais ils ont pas voulu parler italien avec moi. Parce qu’avant, c’était vraiment l’idée.
Il fallait parler qu’une langue. Il fallait s’intégrer en France et tout. Et maintenant, ils ont changé leur vision là-dessus.
Ils voient très bien qu’au contraire, c’est un avantage de parler plusieurs langues. C’est une ouverture. Et voilà, je pense qu’il y a du chemin qui a été fait là-dessus.
Alors, je rebondis juste. Je sors un petit peu du contexte français exceptionnellement. Tu dis que ton mari parle russe et allemand.
Est-ce que… Voilà, on a les différents problèmes avec la Russie. Est-ce que maintenant, tu constates une différence à ce niveau-là ? Est-ce que justement, ils vont dire « Ah, le français, c’est très bien. Le russe, est-ce qu’il faut l’éviter ? » Ou au contraire, les gens restent ouverts à ce niveau-là ?
Mon mari n’est pas très concerné. Il sait parler russe mais il ne le parle pas au quotidien.
Il est venu en Allemagne a 7 ans. Donc, jamais il va s’identifier à la langue russe ou quoi que ce soit. Mais à Augsbourg, il y a une grande communauté russophone.
Et oui, je les entends pas mal parler dans la rue, etc. Et je remarque effectivement que le regard a changé. Aussi, dans certains restaurants russophones, ils répondent plus vraiment à des questions sur leur origine et tout ça.
C’est un peu plus tendu. Au contraire, les relations avec la France, je pense que c’est très différent. Pour le moment, ça se porte bien, on va dire.
Est-ce qu’il y a à Augsbourg ou dans ta région des actions locales qui sont mises en place pour soutenir le français ? Donc, il y a, par exemple, des associations, des kindergarten bilingues, des écoles, etc.
Oui, alors il y a un kindergarten bilingue qui est aussi très présent à Munich. Bon, ma fille n’y va pas parce que c’est pas très bien situé pour nous et il faut le dire aussi, c’est assez cher.
Mais voilà, l’offre est là. Et sinon, il y a une association qui s’appelle l’Association francophone et francophile d’Augsbourg, l’AFF, dont je fais partie, dont je suis aussi vice-présidente. Et voilà, cette association existe depuis 30 ans.
Donc, les gens qui l’ont fondée avaient justement cette idée de mettre en contact surtout les enfants des familles francophones. Et voilà, c’est ce qu’on continue de faire aujourd’hui. On fait une rencontre par mois.
Donc, ça peut être un atelier bricolage. Il y en avait la semaine dernière, d’ailleurs. Une sortie dans la forêt, une après-midi jeu ou lecture.
Et ouais, c’est sympa, autant pour les enfants que pour les parents, bien sûr, qui papotent à côté. Voilà, et l’association fait aussi des événements pour, entre guillemets, les adultes. Voilà, des soirées d’ensemble, des repas, des choses comme ça.
Oui, c’est super, ça a l’air très intéressant. Puis, ça doit être pour les familles aussi. De pouvoir se rencontrer, c’est sympa aussi.
C’est important aussi, comme tu dis, de papoter, de papoter dans sa langue maternelle. Des fois, c’est souvent plus facile que dans la langue qu’on apprend, même si on la parle très couramment. Oui, en fait, depuis que je suis devenue maman, je me suis rendue compte que… Enfin, moi, je parle parfaitement allemand.
Donc, je n’ai pas ce problème, ce barrage-là. Mais il y a quand même une différence culturelle qui reste. Quand je rencontre d’autres mamans allemandes, le contact n’est pas toujours très simple.
Alors que quand je rencontre d’autres mamans françaises, je ne sais pas, ça se passe tout de suite bien. On s’entend bien, on échange, voilà, de manière beaucoup plus ouverte et presque beaucoup plus honnête, je dirais, sur les difficultés qu’on peut avoir au quotidien, sur les belles choses aussi, bien sûr. On est quand même relativement contentes d’habiter en Allemagne.
C’est quelque chose qu’on a choisi en grande partie. Voilà, et ça, c’est vrai que j’ai été un peu déçue de ce contact avec les mamans germanophones. Et comme tu dis très bien, il y a le côté langue, mais il y a aussi le côté culturel.
C’est que, en plus, quand on rencontre des parents à l’étranger, francophones à l’étranger, on a ce gros point commun d’être parents francophones à l’étranger, justement. Donc, de beaucoup échanger sur ce vaste sujet. Ouais, ouais, ouais.
Et puis, on se sent toujours un peu à cheval entre deux cultures. Je discutais encore la semaine dernière avec une autre maman. Bon, ici, les crèches ferment en général.
Si on a de la chance à 16 heures, ce qui est déjà tard pour les Allemands, ils vont dire « Oh, mais tu laisses toute la journée ton enfant à la crèche. Tu t’en occupes pas du tout. » Puis après, je parle avec une amie qui habite à Paris.
Elle me dit « Quoi ? Déjà à 16 heures ? Mais comment tu fais ? » Moi, je rentre du boulot à 18-19 heures et je me dis « Mais c’est incroyable la différence entre les deux manières de voir les choses. » Bon, c’est pas toujours facile de trouver sa place là-dedans. Ok, qu’est-ce que moi, je veux ? Qu’est-ce qui est possible de faire ici ? C’est vrai que ça, c’est un gros choc culturel, généralement pour ceux qui arrivent en Allemagne, qui ont l’habitude dans leur pays d’origine que le système de garde soit plus complet, on va dire.
Alors, tu es aussi professeur de français, donc pour enfants francophones. Est-ce que tu peux nous raconter un peu ce que tu fais, comment tu es venue à faire ça, etc. ?
Oui, bien sûr.
Alors moi, au départ, je voulais devenir professeur d’allemand en France. Et puis, j’ai fait un échange en Allemagne et ça m’a bien plu. Et j’ai refait des études par la suite de FLE pour rester ici et enseigner le français.
Je travaillais dans un centre de langue d’université. Et pour compléter un peu mes revenus, j’ai commencé aussi à donner des cours en ligne pour une école de langue en ligne. Et eux, ils proposaient des cours de FLE et des cours pour enfants francophones, donc des enfants d’expatriés français qui habitaient dans le monde entier.
Donc vraiment, j’ai eu des élèves qui étaient aux États-Unis, à Singapour, en Angleterre, etc. Et ça m’a énormément plu, en fait, ce côté d’être un peu comme une institutrice, d’apprendre la lecture en français, de faire découvrir la grammaire, etc. Mais tout en ayant le côté ludique, on n’est pas à l’école, on n’est pas en France.
Donc tout ce qu’on fait, c’est un plus pour les enfants, mais c’est pas noté, etc. Et voilà, j’ai adoré ça. Et quand ensuite je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup de francophones à Augsbourg, je me suis dit, il y a quelque chose à faire peut-être aussi en présentiel.
Et c’est pour ça que j’ai commencé à donner des cours en présentiel. Et donc j’ai fait, en fait, chaque semaine, donc c’est le samedi, parce que c’est aussi à la demande des parents, parce que c’est très compliqué la semaine avec toutes les autres activités des enfants. Mais le samedi matin, donc j’ai deux groupes, un groupe plus pour les petits, genre dernière année de kindergarten et première classe, et un cours pour les plus grands, deux, trois, quatrième classe.
Et j’ai des très bons retours des parents et des enfants. Ça semble plaire à tout le monde. Et voilà, ça m’encourage vraiment à continuer ce type de cours.
Et qu’est-ce que tu fais alors pendant ces cours ?
Alors, j’essaye de faire un peu de tout, ce qui n’est pas toujours facile, mais déjà que les enfants prennent plaisir à se rencontrer, à parler entre eux, on joue un petit peu, à développer aussi leurs capacités à l’oral, à raconter des choses, à étendre leur vocabulaire, etc. Et après, quelques activités à l’écrit. Pour les plus petits, c’est des couvercles, des lettres, recopier un petit peu des mots, des choses comme ça.
Et puis pour les plus grands, des petites questions sur la lecture d’une histoire. Et pour les plus plus grands, un petit peu de grammaire, un petit peu de conjugaison. Et en général, ils aiment bien, en fait, parce qu’il n’y a pas la pression de l’école et puis quand même, ils sont contents d’apprendre quelque chose.
Généralement, ils sont contents aussi d’élargir leurs connaissances en français, de pouvoir dire, je sais maintenant lire et écrire. Quand ils apprennent à écrire dans leur langue, ils sont contents de pouvoir dire, je sais lire et écrire dans mes deux langues que je parle au quotidien. Oui, bien sûr.
À propos d’apprendre à lire et à écrire, il y a beaucoup de parents qui maintenant ont accès à ce genre de cours, mais beaucoup n’y ont pas accès ou ne veulent pas les suivre. Est-ce que toi, tu as des conseils pour qu’ils puissent aider leurs enfants à apprendre à lire et à écrire en français?
Oui. Alors, déjà, il y a beaucoup de parents qui me disent que leur enfant n’a pas envie.
Alors, je leur dis surtout de ne pas les forcer et de revenir plus tard. Et il y a aussi le cas complètement inverse de parents qui vont me dire, ah, mon enfant, je vois qu’il a envie, mais je ne veux pas aller trop vite. Je veux qu’il apprenne déjà à lire l’allemand, etc.
Et alors, bon, moi, je suis plutôt d’avis de dire, il faut suivre un peu l’enfant. Si l’enfant, il a envie, personnellement, je ne le bloquerai pas, je ne le freinerai pas. Voilà, on peut apprendre, je pense, à lire dans les deux langues.
Voilà, le cerveau de l’enfant est capable de faire ça. Alors, pour apprendre la lecture, il y a beaucoup de méthodes différentes. J’essaye un petit peu de piocher partout.
Il y a la méthode des alphas que j’aime beaucoup. C’est des petites lettres personnages qui font apprendre les sons aux enfants et aussi les sons difficiles du français comme le ou, le oua, le on, les combinaisons de sons comme ça. Et voilà, de passer par ça, donc de passer par les sons avant d’essayer de lire.
Il y a une deuxième méthode que j’aime bien. C’est la méthode, je crois que ça s’appelle Céline Valvarez qui fait aussi, voilà, des livres en français très simples et progressifs. Et voilà, donc je conseille aux parents, oui, d’acheter ce genre de livres.
Bon, aussi, il y a une collection qui s’appelle Sam et Julie, je crois. Voilà, les parents à qui j’ai donné ces conseils ont acheté ces livres et en général, ça a bien fonctionné avec les enfants. Oui, c’est vrai que ces livres, je les ai aussi pour mes enfants ou en cours, c’est des livres, ils sont courts, ludiques et en effet adaptés justement aux enfants qui apprennent à lire et à écrire en français.
Alors, pour terminer, est-ce que tu as, avec ta fille, est-ce que tu as des anecdotes sur ton bilinguisme ou et peut-être du coup avec tes élèves que tu vois le samedi matin ?
Oui, alors avec ma fille, c’est sûr que bon, elle mélange tout le temps et c’est vrai qu’il y a des phrases comme ça qui restent. Elle dit tout le temps en fait Ich bin fini ou Ich bin fatiguée et bon, moi, en tant que linguiste, ça m’intéresse tellement parce que je me suis dit ben oui, la forme Ich bin, moi, je dis rarement Je suis en français. Je vais dire Maman est et je me suis dit tiens, c’est vrai que le Je suis, elle ne l’entend pas beaucoup.
Donc, elle prend la structure en allemand mais après, elle prend le mot français Voilà, fini, fatiguée, etc. Mais elle fait des mélanges incroyables. Il a pris la balle.
Et voilà, bon, mon mari du coup comprend aussi ce mélange-là et je me dis mais de l’extérieur, ce n’est pas évident pour tout le monde. Et notamment à la crèche, comme je disais tout à l’heure, il y a des mots, voilà, qu’elle dit qu’ils ne comprennent pas toujours et il y a quelques semaines, il me parlait d’un mot et il me disait mais Diana, elle a pris ce gros coussin-là et puis elle a dit Das ist meiner Marquise Manquise Ils n’arrivaient pas trop à dire le mot et moi, j’étais en train de réfléchir mais je ne vois pas ce qu’elle a pu dire. Je ne comprends pas trop.
Et puis le soir, illumination Ah, mais oui, elle a parlé de la banquise et en fait, on avait lu un magazine avec des ours polaires qui vivaient sur la banquise et elle avait adoré ça et c’est vrai que ce coussin, il était bleu clair, un peu allongé et du coup, pour elle, c’était la banquise, quoi. Et ouais, ça les a fait beaucoup rire. Le lendemain, je leur ai raconté et ils ont dit Ah, d’accord, ok Donc c’est pack ice en allemand Ok, voilà.
Et donc Diana est toujours Ah, meine banquise Et en plus, elle le prononce à l’allemande du coup, voilà, on y croit. On pense que c’est un mot allemand mais pas du tout. Et voilà, donc bon, des petites anecdotes il y en a pas mal comme ça c’est vrai que je me dis il faudrait que je les note parce qu’on les oublie très rapidement.
C’est vrai. Et avec mes élèves, pas trop. Je dois dire qu’ils mélangent pas trop pour le coup.
Soit ils parlent en allemand, soit ils parlent en français. Au début, il y en a certains ils parlent pas beaucoup non plus parce que je vois très bien qu’ils comprennent mais ils ont un petit peu peur de parler ou ils ont pas l’habitude de parler beaucoup en français s’ils entendent plus l’allemand dans leur famille. Donc ouais, j’ai moins ça dans mes cours, ce mélange.
Même à l’écrit. Je sais que moi dans mes élèves à l’écrit, j’ai des trucs alors ils mélangent ils écrivent un mot français à l’allemand donc c’est vrai que ça fait des trucs très mignons. Oui, ça oui, c’est vrai.
Enfin au niveau de l’orthographe oui, c’est plein de de cas, de ohm la hotte de choses comme ça c’est assez drôle lui donc j’essaye de leur dire non, des cas il y en a pas beaucoup en français. Des ohm la hotte il y en a pas non plus mais bon, c’est vrai que l’écrit on le travaille pas beaucoup beaucoup. J’essaye de pas trop les frustrer parce que ouais, sinon ils disent ah, je sais pas écrire en français et ils écrivent rien du tout.
Donc voilà. Merci pour ton témoignage. C’était très intéressant.
Je pense que ça va intéresser aussi beaucoup de gens notamment par rapport à cet apprentissage de la lecture et de l’écriture qui est un très gros pavé quand on apprend une langue étrangère à son enfant. Donc pour ça, merci. Et donc, au revoir.
Merci à Lucile pour son témoignage inspirant! N’hésitez pas à lui laisser un mot en commentaire!
A bientôt pour un nouvel épisode!


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