#12 Laurence, la perte petit à petit de la transmission du français

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Laurence qui vit en Suède et dont les enfants et les petits-enfants sont nés en Suède. Bonjour Laurence ! Est-ce que tu peux te présenter ?

Bonjour ! Je suis franco-ontoise d’origine et j’ai rencontré un Suédois en vacances en France.

Je suis venue habiter en Suède en 1983, donc ça fait très longtemps. Mon mari, qui est ex-mari maintenant, ne parlait pas français, donc c’était l’anglais. On parlait anglais ensemble jusqu’à ce que je puisse parler suédois.

Voilà, j’ai fait toutes mes études en Suède parce que quand je suis venue en Suède, j’avais quitté le lycée très tôt, donc j’ai fait mes études en cours du soir pour être instite en école maternelle et ensuite j’ai fait un doctorat et j’ai travaillé à l’université à Malmeux dans le cours pour les instites et j’ai fait de la recherche aussi en pédagogie. Voilà, et maintenant je suis en retraite, mais je travaille encore quelques heures à l’université quand ils ont besoin de moi. Est-ce que tu peux nous dire l’âge de tes enfants et de tes petits-enfants ? Mes filles ont 38 et 32 ans.

Mes petits-enfants ont 7 ans et 4 ans.

Et donc tout ce petit monde grandit bilingue ?

Pas mes petits-enfants en fait. On leur lit des livres en français, mais moi je ne les vois pas assez souvent pour pouvoir leur parler français régulièrement.

De plus, ils ont un papa qui est moitié marocain, moitié suisse, enfin quart de suisse, donc il y a l’allemand, l’arabe, le français, le suédois. Donc finalement, non, ils ne parlent que suédois.

Comment s’est passée d’abord pour tes filles la transmission du français ?

Au départ, quand elles sont nées, quand la première est née, j’avais déjà habité 4 ans en Suède, donc je parlais suédois couramment, mais je leur parlais français.

Et à cette époque-là, c’était juste une transition sur ce qu’il fallait faire et ne pas faire avec les enfants. Par exemple, ma tante qui habitait en France et qui avait été prof de français me dit « Oh, il ne faut absolument pas que tu mélanges les langues, il ne faut pas leur parler français parce que je sais que les enfants bilingues, ils n’ont que des demi-langues, ils ne parlent jamais correctement l’une ou l’autre. Alors qu’ici, on commençait à dire que c’était très important de parler sa langue maternelle, mais il ne fallait absolument pas mélanger.

Donc, on me disait « il faut que tu leur parles uniquement français et ne leur parles pas uniquement suédois, sinon ça ne va pas marcher. Alors qu’aujourd’hui, on parle de « translanguaging » où les bilingues mélangent les langues sans problème. Donc, je leur parlais uniquement français au départ, les premières années.

Elles parlaient aussi français entre elles. Elles parlaient mieux français que suédois les trois, quatre premières années. Et ensuite, il y avait un français à Malmö qui a tout fait pour qu’on ouvre une crèche, enfin une maternelle pour bilingues.

Parce qu’à Malmö, il y avait déjà des maternelles bilingues, espagnoles-suédois, arabes-suédois, enfin toutes sortes. Il n’y avait pas pour les français. Donc, il a tout fait et finalement, ça s’est ouvert.

Mais il n’y avait personne pour y travailler, personne de langue. Et moi, j’étais à la maison avec mes deux filles encore. Donc, ils m’ont convaincue de venir travailler dans cette maternelle.

Donc, j’avais mes filles avec moi en même temps, ce qui n’était pas trop bien parce que pour elles, c’était un peu compliqué de penser que j’étais un stit et j’étais maman en même temps. Mais bon, ça a été ouvert deux ans à peu près. Et là, il y avait aussi une psychologue qui venait pour nous dire qu’il ne fallait absolument pas mélanger les langues, il ne fallait absolument pas que je parle suédois avec les bilingues et tout.

Et bon, je l’acceptais parce que j’étais embauchée et je devais. Mais les autres parents français n’acceptaient pas ça parce qu’il y avait des parents français dont la maman était française, le père était suédois, mais les deux parlaient très bien français. Donc, ils disaient, nous, on parle français quand on est entre nous.

Mais si on a des invités, on parle tous suédois. Et d’autres, enfin, il y avait différents points de vue sur la façon dont on devait parler à nos enfants. Voilà, et après, cette maternelle a fermé parce qu’il n’y avait pas assez d’enfants français.

Ah, c’est dommage. Pour que ça continue. Donc, j’ai commencé à travailler dans une maternelle pour suédois et iraniens.

Au changement. Voilà, en tant que suédoise, avec la langue suédoise. Et là, mes enfants ont commencé à parler de plus en plus suédois entre eux.

Le suédois a commencé à dominer. Elles avaient beaucoup d’amis qui venaient à la maison. Donc, j’ai commencé à leur parler de plus en plus suédois.

Et après, on a perdu le français entre nous. Donc, on parlait français quand on allait en France ou quand on avait de la famille qui venait nous voir en Suède. Mais entre nous, petit à petit, je pense qu’une fois qu’elles ont eu une dizaine d’années, on a commencé à parler de plus en plus suédois entre nous.

Et alors, est-ce qu’aujourd’hui, elles parlent français comme des Français, on va dire, ou est-ce qu’on peut leur dire qu’elles sont étrangères, entre guillemets ?

On peut dire qu’elles sont étrangères. Malgré tout, la plus jeune est allée travailler au père à Paris. À deux périodes.

L’aînée est allée faire des cours à la Sorbonne aussi, pendant deux semestres. Et on a passé tous les Noëls en France. Mais on entend qu’elles ont un accent étranger.

Et la plus jeune, automatiquement, elle dit « le » quand il faut dire « la » et « une » quand il faut dire « un ». Et elle n’a jamais pu changer. Alors, on lui dit « pense différemment », mais non. Automatiquement, elle se trompe.

Il y a des petites choses comme ça qui restent.

Est-ce que, du coup, elles parlent français avec leurs enfants ?

Elles litent des livres pour enfants en français, mais c’est tout. Donc, elle ne leur parle pas le français au quotidien.

Non.

Est-ce que toi, tu essayes de faire cette transmission du français pour que tes petits-enfants, du coup, apprennent quand même un peu la langue ?

Pas vraiment, non. Quand ils étaient tout petits, oui, je leur chantais une chanson.

Des chansons en français. Ça, ils veulent encore. Par exemple, pour s’endormir ou tout ça, ils me demandent de leur chanter la chanson en français.

Et je leur dis certains mots. Je leur demande « est-ce que tu sais comment on dit ça en français ? » Mais ce n’est pas une langue parlée. C’est plus des mots par-ci, par-là.

Et quand on est allés quelques fois en France, ils aiment être là, ils sont curieux, ils posent beaucoup de questions. Et des fois, quand on est dans la rue, par exemple, qu’ils entendent quelqu’un parler une langue étrangère, ils me demandent « est-ce que c’est du français, ça ? » ou « c’est de l’anglais ? » Mais sinon, non. Oui, c’est quand même bien.

Il y a cette curiosité de la langue, quand même. Oui. C’est déjà un bon signe.

Oui. Et de la culture aussi. Ils s’intéressent à comment on fait ça en France.

Tu m’avais marqué, quand tu m’as contactée, que tu as aussi fait des études sur le multilinguisme. Est-ce qu’à ce niveau-là, toi, tu as des conseils, tu fais des recherches, des découvertes, qui pourraient intéresser justement des parents qui élèvent leurs enfants de manière multilingue ?

Moi, c’était plus au niveau de la maternelle, où j’ai fait de la recherche sur comment on enseigne les mathématiques en maternelle, et où je me suis rendue compte qu’on associe la connaissance de la langue suédoise avec la connaissance des mathématiques. Donc, quand un enfant ne parle pas très bien suédois, on pense automatiquement qu’il ne comprend pas les mathématiques.

Et c’est un problème, parce qu’ils prennent du retard dès le début, alors que ça n’a rien à voir. On peut très bien comprendre la logique des mathématiques sans pouvoir s’exprimer comme il faut en suédois. Donc, ça a été le but de ma recherche.

Oui, en effet, c’est étonnant d’ailleurs de dire ça. Moi, on m’a toujours dit, soit tu es matheuse, soit tu es langue, littérature et tout ça. Vraiment, les deux opposés.

Oui, mais là, quand ils font des mathématiques en maternelle, si la majorité des enfants sont bilingues ou ne comprennent pas très bien le suédois, ils baissent le niveau automatiquement. Donc, ils font des choses très simples qui se rapprochent plus à l’apprentissage de la langue, comment on dit un triangle en suédois, plutôt que de comprendre qu’est-ce que c’est qu’une forme. Donc, ça les handicap.

C’était le but de ce que j’ai vu dans ma recherche. Et aussi, ce que je vois, c’est que les enfants qui parlent français, ils sont plus appréciés que les enfants qui parlent arabe, par exemple. Par exemple, si on rencontre des gens dans la rue, ils entendent, oh, ils parlent deux langues, oh, ils parlent français ou anglais ou allemand, c’est super.

S’ils parlent arabe, on ne trouve pas ça super. Donc, c’est aussi un problème. Mais ça, c’est plus au niveau de la maternelle.

Et on pense qu’il faut absolument que les enfants apprennent le suédois. Donc, on n’apprécie pas trop si les autres parlent une autre langue et qu’on ne comprenne pas. Moi, quand je travaillais dans la maternelle, je me rendais beaucoup compte que mes collègues n’appréciaient pas du tout que je parle français, par exemple, avec les parents, parce qu’elles ne comprenaient pas ce qu’on disait, ou trop avec les enfants, parce qu’elles avaient peur qu’elles n’apprennent pas le suédois correctement.

Et cette peur, elle existe encore dans la société. Donc, en fait, c’est bien vu d’être bilingue, mais c’est quand même mieux d’apprendre le suédois. Voilà.

C’est difficile que d’aller les deux, je pense. Mais mes conseils en tant que parent, il faut parler le plus possible. Après, j’avais un ami suédois qui disait à ses enfants, parce que mes enfants, même si je leur parlais français, elles pouvaient me répondre en suédois.

Pour moi, ça n’avait pas d’importance. Alors que lui, il disait à ses enfants, « Je ne comprends pas ce que vous dites. » Alors, moi, je lui disais, « Non, moi, je ne mens pas à mes enfants.

Elles savent très bien que je parle suédois. Pourquoi je leur dirais, je ne comprends pas ce que vous dites ? » « Oui, mais il faut qu’elles apprennent. » Et quand ses enfants ont été plus âgés, ils refusaient de lui parler.

Alors, ils me téléphonaient, « Mes enfants ne veulent plus me parler. » On en rit, mais c’est vrai que c’est quand même un peu triste. Ben oui, c’est triste, oui.

Je m’aperçois que de tous les parents, le groupe de parents français où on était, en fait, ses enfants à lui, et les enfants d’une autre aussi, dont le père parlait français aussi, donc il parlait français à la maison. Et lui aussi, sa femme était suédoise, mais il parlait français. Donc, ils parlaient beaucoup français à la maison, tous ensemble.

Les enfants, maintenant adultes, parlent beaucoup, beaucoup mieux français que les miens. Donc, je pense que ça agit beaucoup si les deux parents peuvent parler français entre eux aussi, que les enfants sont baignés dans la langue. Alors que chez moi, j’étais la seule qui parlait français avec elles, donc elles ont moins appris.

Est-ce qu’il y a toujours aussi des actions locales pour soutenir le français chez les enfants francophones ? Justement, tu as parlé de cette école maternelle, mais qui a fermé. Est-ce que maintenant, il y a d’autres structures ?

Je ne sais pas, parce qu’à un moment donné, il y avait aussi une association qui s’appelait l’ACDI, où on pouvait aller en tant qu’adulte pour rencontrer d’autres adultes, mais aussi avec les enfants, où on fêtait par exemple la fête des rois, la fête de Noël, Pâques, tout ça, où il y avait des activités pour les enfants, ça a fermé aussi. Et je vois par exemple sur Facebook que le groupe des Français recherche quelques fois d’autres parents français pour se rencontrer, pour parler ensemble, mais je ne pense pas qu’il y ait une association ou quelque chose de régulier maintenant, à Malmö.

D’accord, donc c’est vraiment aux parents de faire cette démarche, de trouver d’autres parents, d’être actifs pour garder ce lien, notamment pour les enfants. Oui. Sinon, il y a une maternelle école à Lund, qui est bilingue, enfin même trilingue, où ils parlent anglais, espagnol, français.

Mais c’est privé, il faut les emmener, c’est un peu plus compliqué. Est-ce que tu aurais des conseils spécifiquement justement pour les grands-parents qui ont déménagé à l’étranger et dont leurs enfants sont nés à l’étranger et qui ont eux-mêmes des petits-enfants et donc dont les petits-enfants sont en fait la deuxième génération bilingue et on entend souvent, moi c’est vrai que c’est quelque chose que j’ai pas mal entendu, que ces petits-enfants en fait ont plus de mal à apprendre le français que les enfants eux-mêmes. Je pense qu’il faut les rencontrer souvent.

Si on veut qu’ils apprennent une langue, il faudrait vraiment, d’abord il faudrait continuer de parler français avec ses propres enfants, pour que les petits-enfants entendent aussi la langue continuellement et apprennent ça naturellement. Et les rencontrer très souvent parce que même si on les voit une fois par semaine, c’est pas suffisant pour leur apprendre une langue. En effet.

Donc très vite on se rend compte qu’ils comprennent pas ce que je dis, donc je le dis en suédois à la place. Et puis ça prend le dessus. Donc je pense que oui, continuer de parler avec ses enfants en français très souvent et rencontrer ses petits-enfants souvent.

Alors est-ce que tu as des anecdotes sur le bilinguisme de tes filles ?

On va rester du coup avec tes filles, quand elles étaient plus petites. Eh ben j’ai une, je sais ma mère était en Suède, donc en vacances, elle regarde par la fenêtre, il faisait froid et il y avait un jeune qui avait seulement un t-shirt et elle dit « Ah ben il est réchauffé celui-là ». Le lendemain, ma fille voit la même chose et elle dit « Ah, il a réchauffé ses habits celui-là, c’est pour pas avoir froid ». Ah c’est mignon, ouais.

Et aussi au téléphone, d’une elle lui dit « On n’a pas acheté de sapin de Noël encore parce qu’il n’aurait plus de poils ». C’est mignon, ouais. C’est les deux choses dont je me souviens qui se rapportent au français. Il y en avait certainement plus, mais c’est dont je me souviens.

Merci à Laurence pour son témoignage! N’hésitez pas à lui laisser un mot en commentaire!
A bientôt pour un nouvel épisode!
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