#17 Aodrenn, orthophoniste et spécialiste du bilinguisme

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Aodrenn, maman française qui vit au Canada et qui est la créatrice de Une Bulle de Langue. Bonjour Aodrenn ! Est-ce que tu peux te présenter pour commencer ?

Bonjour ! Oui, donc moi en fait, je suis française mais j’ai vécu un peu à plusieurs endroits.

J’ai vécu déjà en Belgique où j’ai fait mes études de logopédie, donc orthophonie en France. Ensuite, j’ai vécu 10 ans, un peu plus de 10 ans aux États-Unis, à New York. Et aujourd’hui, je suis au Canada. Je suis dans la capitale donc officiellement, les deux langues sont reconnues, enfin plus ou moins, mais c’est quand même plus anglophone que francophone. Après, le français est quand même présent.

Est-ce que tu peux rapidement nous raconter comment se passe ton quotidien de famille bilingue avec ta fille ?

Oui, alors nous, c’est un peu, j’ai envie de dire que c’est un peu facile pour nous puisque déjà jusqu’à ces 3 ans, il n’y avait que du français puisqu’on était dans la partie francophone du Canada, on était à Montréal.

Donc là, elle n’était vraiment qu’en français et c’est quand on est arrivé ici qu’il y a eu l’anglais. Elle a eu une petite introduction où on l’a mise à la garderie en anglais ici pendant un an.

J’en ai parlé un petit peu puisque j’ai montré justement comment ça se passait quand on introduisait la deuxième langue dans un deuxième temps. Et puis après, en fait, on l’a mise à l’école française parce qu’ici, on a la possibilité d’aller à l’école francophone au public. Ah ok.

Ce n’est pas des écoles privées. C’est parce que la ville le propose, doit proposer l’instruction en français pour tout le monde. Donc voilà, du coup, elle a été pendant 2 ans à l’école française et alors là, on s’est retrouvés de nouveau dans un 100% français puisqu’à la maison, c’est français.

Mon conjoint parle aussi français. Et à l’école, c’était français. Donc du coup, il n’y avait plus beaucoup d’anglais.

Et là, ça fait un an qu’elle est en école anglophone. Donc, elle est en école anglophone, mais elle a encore sur son bulletin, ça a encore coché la classe ISL, English as a second language, puisque c’est encore sa deuxième langue. Pour le moment, ce n’est pas encore sa langue dominante, l’anglais.

Du coup, elle arrive bientôt à 7 ans en ayant toujours la langue minoritaire qui est toujours dominante pour elle. Donc, j’ai moins d’efforts à faire.

Maintenant, je pense que de par ma formation, de par ce que je connais sur le bilinguisme, il y a des choses que j’ai faites naturellement finalement, je pense aussi.

A chaque famille qui participe au podcast, je demande toujours quelle est la vision du bilinguisme dans le pays. Alors, le Canada, évidemment, c’est bilingue, mais est-ce qu’ils acceptent aussi d’autres langues, par exemple ?

Je pense que de façon générale, il y a quand même une ouverture d’esprit par rapport au bilinguisme tout court quand même, plus que dans d’autres endroits.

En revanche, quand ce n’est pas français anglais, il y a quand même des biais des fois qui sont faits. Moi, j’ai donné des anecdotes comme ça, mais quand j’étais à Montréal, j’ai discuté avec une maman dans un parc et elle n’avait pas transmis l’arabe parce que son pédiatre lui avait dit que ça allait retarder le langage de son enfant. Donc, j’explique à cette dame qui est devenue une amie après que ce n’est pas vrai, donc je lui donne des informations à ce sujet-là.

Elle décide donc de réintroduire l’arabe dans le quotidien de son enfant et quand elle explique à la pédiatre, la pédiatre lui dit non, non, ce n’est pas du tout comme ça. Elle lui dit qu’elle a eu les informations d’une orthophoniste et la pédiatre lui a répondu qu’elle avait fait plus d’études qu’une orthophoniste, donc elle savait mieux. Donc, on entend encore quand même des choses comme ça.

Moi-même, je me suis un peu accrochée avec une collègue qui a été dire à la maman que c’était parce qu’elle mélangeait toutes les langues, parce que c’était une maman je pense libanaise. En tout cas, il y avait arabe, français et anglais à la maison et puis la maman mélangeait tout. J’ai essayé de lui expliquer qu’il ne fallait pas juste penser au bilinguisme parce qu’elle parlait toujours de son amie qui avait le français et l’anglais.

C’était toujours ça en fait, leur référence. Du coup, ça va être le français et l’anglais. Mais là, moi j’ai dit, on est en train de parler d’un trilinguisme qui est très spécifique puisque beaucoup de communautés arabophones, de toute façon, mélangent de façon naturelle leur langue.

C’est leur façon de parler. La langue coloniale, finalement, elle s’est incorporée dans l’arabe. Moi, je discutais encore pas plus de ça il n’y a pas très longtemps avec une amie algérienne qu’elle était en train de parler au téléphone avec quelqu’un en Algérie et en fait, elle ne cessait de faire le switch entre le français et l’arabe.

Et en fait, elle me dit, je crois que je ne suis même pas capable de parler qu’arabe. Donc, je me dis en fait, ça c’est quelque chose qu’on doit prendre en considération quand on est professionnel et qu’on accompagne des enfants. Il y a un côté culturel aussi.

Et donc ça, ils ne le font pas forcément parce qu’ils ont l’habitude plutôt du français-anglais. Et oui, et pourtant, justement, ils connaissent le français-anglais donc ils savent que les enfants peuvent grandir avec deux langues.

Quels sont tous ces clichés, ces idées reçues sur le bilinguisme que tu démontes au quotidien ?

Là, en l’occurrence, le gros cliché, c’était de se dire qu’il faut s’en tenir à une seule langue tout le temps. Il faut en fait faire un parent une langue, ce genre de choses-là, c’est des choses que même en étant dans une communauté où il y a beaucoup de bilinguisme, il y a beaucoup de gens qui pensent que c’est ça qui a été la clé du succès de l’enfant. Ce qui peut parfois être le cas, parce qu’il y a dans une certaine mesure en fait.

Il ne faut pas devenir trop strict avec ça. Et je pense que même dans certaines familles, en devenant stricte avec cette idée-là qu’il faut un parent une langue et tout ça, on va perdre le plaisir de la transmission. Enfin, vraiment pour moi, c’est au cas par cas.

Il y a autant de familles bilingues que de personnes bilingues, que de bilinguisme. Donc, il ne faut pas aller se dire, tiens, parce que ça a marché chez le voisin, ça va marcher chez nous, ce n’est pas forcément le cas. Et alors, il y a un mythe, moi je l’ai eu aussi pour mes enfants, qu’on entend très, très, très régulièrement et qui n’est pas vrai.

Est-ce que les enfants qui grandissent avec deux langues ou plus parlent plus tard ?

Ça, c’est totalement faux.

C’est une idée, je pense, déjà qui vient des pays monolingues, parce qu’en fait, il y a des tas de pays dans le monde où le bilinguisme est quelque chose de normal et les enfants ne parlent pas plus tard malgré tout. Et toutes les études, et ça, on le sait depuis les années 70, donc ce n’est pas comme si c’était des études récentes, c’est depuis les années 70 qu’on sait aujourd’hui que le bilinguisme ne retarde pas le langage. Toutes les études ont été faites dans le sens qu’il n’y a pas de retard.

Les enfants développent leur langage au même rythme, pas dans les deux langues nécessairement, mais développent leur langage au même rythme. Maintenant, il y a des petites spécificités. Ils peuvent avoir une langue qui est dominante, donc une langue peut-être qui va être plus en retard.

Je mets des guillemets parce que ce n’est pas forcément un retard non plus, mais il y a aussi, je pense en fait, l’idée, parce que moi, quand j’ai demandé à ma communauté, est-ce que vos enfants ont parlé plus tard ou pas ? Dans un premier temps, quand je l’ai demandé, il y en a beaucoup qui m’ont dit non, et puis il y en a certains qui m’ont dit oui. Et du coup, je suis allée un petit peu plus loin et j’ai demandé, mais c’est quoi exactement un retard ? Quand j’ai posé la question, je me suis aperçue que c’était juste un peu plus tard que le cousin ou un peu plus tard que le voisin. Et en fait, ce n’était pas réellement un retard, parce que moi, quand j’ai dit, ok, mais est-ce qu’à 18 mois, il y avait autant de mots ? Là, on me dit, ben oui.

Ah mais alors, ce n’est pas un retard, parce qu’il y a des grandes différences entre les enfants, mais les gens, s’il y a une petite différence avec le voisin, ah, c’est parce qu’il est bilingue. Donc du coup, cette idée, elle continue à se développer. Oui, peut-être que les études disent ça, mais moi, ce n’est pas ce que j’ai observé.

C’est souvent ce qu’on va entendre, ouais, mais les études, elles, elles regardent vraiment tous ces billets-là et elles les suppriment de leurs études, en fait, pour faire ça. On va aussi supprimer, parce que moi, j’ai des orthophonistes qui me disent, ben oui, mais moi, dans mon cabinet, ben oui, mais dans ton cabinet, tu as des enfants en difficulté. Donc, forcément, tu as un billet, là aussi.

Si tu as rencontré, tous les enfants bilingues que tu as rencontrés sont des enfants que tu as rencontrés dans ton cabinet, tu as forcément un billet.

On lit souvent que les enfants sont des éponges, et notamment que quand ils sont bilingues, ils apprennent plus facilement d’autres langues étrangères. Est-ce que c’est vrai ou est-ce que c’est aussi un mythe ?

Alors, il y a du vrai et il y a du mythe. Donc, les enfants ne sont pas des éponges. Ça, c’est quelque chose qu’il faut vraiment enlever de sa tête, parce que… Alors, le problème avec cette idée-là, c’est que moi, j’ai discuté avec beaucoup de parents qui sont très contents quand je dis, non, les enfants ne sont pas des éponges, parce qu’eux, à force d’entendre ça, ils ne se sont pas imaginés qu’en fait, il allait y avoir un effort à faire de la part de l’enfant et de la part du parent, et que ce n’était pas genre, je le mettais dans l’école et tout allait bien se passer.

Parfois, c’est le cas. Parfois, c’est plus compliqué, parce que ce n’est pas que l’enfant est plus bête ou quoi que ce soit, c’est qu’ils ont des personnalités différentes aussi et tout ça, et que ce n’est pas une éponge et que ça ne va pas forcément super bien se passer. À la fin, tout ira bien, mais ça peut demander un peu du temps.

Une éponge, on la met dans l’eau et ça prend l’eau tout de suite. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Et puis, en fait, il y a l’idée aussi, et ça, j’en ai un peu parlé quand j’avais montré avec ma fille justement quand elle a eu trois ans et qu’elle a commencé à émerger dans l’anglais.

Nous, on parlait déjà anglais, donc on n’a pas eu l’expérience en même temps qu’elle, mais quand des parents font cette démarche d’arriver dans un pays anglophone, eux, ils ont l’impression que leurs enfants vont apprendre beaucoup plus vite. En réalité, ce n’est pas vrai. Un adulte va apprendre plus vite dans un premier temps que l’enfant.

Mais l’adulte… Ma fille, elle, elle a appris juste à savoir dire « Do you want to be my friend ? » ou « What’s your name ? » Et puis, c’est bon, elle peut aller jouer dans le parc pendant une heure avec quelqu’un. En ayant juste un minimum d’anglais, elle n’a pas vraiment besoin de grand-chose. Nous, si on sait dire « Do you want to be my friend ? », on va avoir du mal à avoir une conversation avec l’adulte pendant une heure.

En fait, le besoin de communication orale pour un enfant, ce n’est pas le même que pour un adulte. Donc forcément, l’enfant, il va s’adapter beaucoup plus vite parce que lui, il n’a pas un besoin… Puis bon, il n’y a pas encore si longtemps que ça, il ne parlait pas, cet enfant. Donc, il sait utiliser les gestes, il a l’habitude encore de… Bon, là, on parle d’un enfant de 3 ans, mais plus ils sont un peu plus grands, plus c’est un peu plus difficile finalement, mais ce n’est pas parce qu’on a loupé un coche et qu’il fallait absolument apprendre avant 3 ans.

Ce n’est pas du tout ça. C’est juste que plus on grandit, plus on a un besoin de communication qui est plus fort. Donc, il y a de ça.

Il y a aussi que plus on grandit, plus on va avoir besoin de quelque chose d’un peu plus formel aussi des fois. Mais bon, on parle vraiment d’un peu plus grand là. Et puis après, pourquoi les enfants donnent cette impression d’éponge ? C’est qu’eux, ils ne vont pas avoir peur en fait.

Ils vont se lancer, puis ils n’ont pas encore cette peur du jugement de l’autre quand ils vont parler français. Il y en a certains qui vont l’avoir. Donc, c’est pour ça aussi, il y en a qui vont le vivre moins bien.

Mais c’est ça qui va leur permettre de progresser parce qu’en fait, ils se lancent quoi. Après, tu m’as demandé une autre question. C’est là où je disais qu’il y en avait du vrai et du faux.

C’est est-ce que quand on connaît déjà deux langues, on peut apprendre plus facilement une troisième ? Ça par contre, oui. Mais pour que ce soit le cas, il faut que le bilinguisme soit fort. Donc, c’est pour ça que des fois je dis, les parents, ils veulent rajouter.

On va rajouter l’anglais alors qu’ils ont déjà une langue minoritaire. Attendez pour l’anglais. L’anglais, c’est une langue que de toute façon, les enfants auront besoin et tout ça.

Donc, la meilleure façon pour eux d’avoir finalement des meilleures chances d’apprendre bien l’anglais, ce n’est pas forcément de l’apprendre plus tôt. C’est d’avoir un bilinguisme qui est fort parce que c’est un bilinguisme fort. Donc, quand je dis fort, ça veut dire que l’enfant est capable vraiment de s’exprimer et pas juste passif.

On n’a jamais un bilinguisme, comment dire, très rarement équilibré où les deux langues sont équivalentes. C’est assez rare. Mais disons, le plus on se rapproche de ça, le plus on est vers le fort en final.

Et donc, un bilinguisme fort, c’est ça qui va permettre d’apprendre d’autres langues par la suite plus facilement. Donc moi, je dis, concentrez-vous sur le bilinguisme fort de l’enfant et après, on verra pour les autres langues. Sauf si c’est dans le quotidien.

Est-ce que tu peux nous détailler les différents bilinguismes ou les principaux, on va dire ?

Ce n’est pas vraiment qu’il y a plusieurs bilinguismes. Je pense qu’en fait, le problème, c’est qu’on a cette idée que le bilinguisme, c’est quelque chose de parfait. D’ailleurs, souvent, les parents vont me dire, mon enfant est parfaitement bilingue.

Ils ne vont pas juste dire bilingue. Ils vont dire parfaitement bilingue. Il y a cette idée en fait que, comme on disait là, on se rapproche d’un bilinguisme équilibré qui en réalité est plutôt une licorne qu’autre chose parce que c’est quasiment impossible.

Pour avoir un bilinguisme équilibré, il faudra avoir vécu absolument toutes nos expériences de vie dans les deux langues. Ce n’est pas le cas. C’est compliqué.

Je ne pense pas qu’il y ait des personnes qui aient vécu toutes leurs expériences de vie dans les deux langues. Donc, c’est un peu difficile. Il y a toujours, et même si à la limite, ça va être un peu déséquilibré, des fois, elles sont à peu près sur un même niveau, mais peut-être que si je parle du travail, je suis plus à l’aise dans telle langue.

Et si je parle à la… Voilà. Des domaines, des fois, qui vont être comme ça. Donc, ce n’est jamais complètement équilibré, mais plus que différents types de bilinguisme, j’aurais plutôt tendance à penser comme un continuum, en fait.

Puis après, éventuellement, si on voulait parler d’un autre bilinguisme, c’est le bilinguisme passif que beaucoup d’enfants aussi vont avoir parce qu’ils vont comprendre parce qu’on va continuer à leur parler la langue, mais ils ne vont pas l’utiliser. Ça, c’est quelque chose qu’on va souvent entendre. Mais dans ce cas-là, il faut bien continuer à les exposer, à entendre parce que de garder un bilinguisme passif, c’est ce qui va leur permettre d’un jour l’activer.

Mais du coup, c’est un bilinguisme aussi. Je crois que c’est très intéressant parce qu’il n’y a pas longtemps, une maman qui m’a dit « Ma fille, elle comprend tout en français. » Elle vit en Allemagne aussi, mais sa fille ne lui répond pas du tout en français.

Elle s’inquiétait justement et je pense que c’est très important de leur dire « Continuez, continuez. » La langue est là et puis un jour, même plus tard parce que des fois, on dit le déclic vers 3-4 ans, c’est souvent ce que j’entends, mais ça peut, comme tu dis, arriver plus tard. Donc, je crois que c’est important que ses parents puissent entendre ça aussi.

3-4 ans, je crois que c’est même justement l’inverse. C’est plutôt le moment où on va avoir le déclin en fait. Le moment, c’est l’entrée à l’école.

C’est quand ils commencent à avoir des copains. Et donc là, c’est là où on commence à avoir le refus justement. Plutôt parce qu’avant, les parents, c’était vraiment tout.

Et puis là, après, quand ils commencent à y avoir, c’est là où on commence à avoir le déclin. Parfois, pas toujours. Mais moi, j’ai entendu des déclics qui sont arrivés à l’adolescence.

Mais pour que ça arrive, il faut que le parent n’est pas abandonné. Et c’est ça qui est hyper difficile. Et c’est en ça que je te disais peut-être tout à l’heure, il y a des choses que j’ai peut-être fait naturellement.

Parce que non, il n’y a pas besoin de se forcer à être toujours un parent, une langue à toujours, parler la langue et tout ça. Mais le plus, on va avoir quand même de la régularité. Et le plus, ça va être facile pour l’enfant de parler la langue.

Moi, j’ai eu des enfants comme ça. Alors, c’était vraiment avant que je sois maman. Avant que j’ai le compte Instagram, avant vraiment tout ça.

Mais mon conjoint avait un petit cousin qui était arrivé du Cameroun. Donc Cameroun, il parlait français. C’est arrivé aux États-Unis.

Et tout le monde s’est mis à lui parler anglais pour que finalement à l’école, c’est souvent ce que les gens pensent. On va lui parler anglais comme ça. On va l’aider pour l’école.

Puis du coup, il ne parlait plus du tout français, cet enfant. Et donc, tout le monde lui parlait anglais alors qu’on était dans des réunions familiales en français. Sauf moi.

Moi, j’ai décidé que cet enfant, il comprend le français et je vais continuer à lui parler français. Eh bien, à force de lui parler, où moi finalement, je n’ai pas abandonné, il me répondait toujours en anglais. Ce n’est pas grave, j’ai continué en français.

Eh bien, il a fini par faire l’effort de me parler en français et que à moi. Parce qu’en fait, il s’est aperçu, elle, elle ne lâche pas le truc. Eh bien, je vais utiliser mon français.

Et ça m’est arrivé la même chose avec un petit garçon comme ça où la maman disait, il ne veut plus parler français, il ne parle pas. Il est venu à la maison. Je l’ai dit, moi, je sais que tu parles français.

J’ai continué. Mais je n’ai jamais forcé, je n’ai jamais dit, vas-y, parle-moi français. Jamais, jamais.

C’est juste moi qui continuais le français. Donc, il y a quand même cette régularité qui fait que l’enfant, il finit par prendre, ben tiens, il y a comme une habitude. Mais c’est hyper difficile parce qu’en fait, il faut se faire force parce qu’on s’aperçoit que dès que l’enfant switch à l’autre langue, on a tendance à nous aussi switcher.

Il faut toujours se dire, ça sert, c’est jamais inutile de continuer à parler dans cette langue et ça finit par servir un jour. Mais je ne parle pourtant, je me permets des mélanges avec ma fille. Quand je suis avec ma fille, je me permets certains mélanges.

Il y a des choses qui vont être… Comme on le fait avec une personne bilingue. Si je suis avec une copine bilingue, je vais me permettre des mélanges. Si je suis avec ma mère, je ne vais pas me permettre de mélanges parce que ce n’est pas forcément approprié à cet endroit-là.

Je fais pareil, ma fille est bilingue, donc je vais me permettre des mélanges avec elle. Ma langue va quand même rester le français majoritairement. Je vais me permettre quelques mélanges.

Et là, j’ai aussi encore une anecdote, d’ailleurs, avec un enfant qui, lui, a langue seconde le français. Les parents sont francophones, mais ils parlent anglais avec leurs enfants et ils sont à l’école en anglais, donc du coup, en français. Donc le français est leur langue seconde.

Et ma collègue orthophoniste qui faisait la prise en charge avant l’avait fait en français, mais elle, c’est sa langue seconde aussi. Et donc, du coup, elle se permettait beaucoup d’anglais dans sa séance. Et moi, je suis arrivée là et moi, j’ai fait tout en français.

Je ne suis pas en train de dire que c’est forcément ce qu’il faut faire si jamais c’est adapté. Je m’adapte à chaque enfant. Mais là, en tout cas, tout se faisait en français, il n’y avait pas de problème.

Et puis, un jour, à l’enfant, je lui ai dit « amazing ». Puis il me dit… Regarde, il me fait… « C’est pas du français, ça ? » qu’il me dit. Donc, c’est comme en fait, il s’était habitué, alors que l’orthophoniste avant moi faisait des mélanges, mais comme moi, il a compris que moi, avec moi, il n’y en avait pas, bah du coup, il m’a regardée bizarrement comme… Donc ça, c’est pour illustrer la force de la régularité.

Alors toi, en tant qu’orthophoniste, tu as aussi des enfants bilingues des fois dans tes séances ? Pourquoi les familles vont te contacter ? Est-ce que ça va être vraiment par rapport à ce bilinguisme et en quoi tu vas pouvoir les aider ?

Donc, en orthophonie, moi, là, je ne suis pas spécialement d’enfants. Enfin, si, parce que j’ai travaillé beaucoup à New York, donc du coup, forcément, les enfants, je travaille en français avec les enfants de New York, donc là, il va y avoir du bilinguisme. Mais moi, je fais tout en français, en fait.

Il n’y a pas de… Des fois, il y a les parents sur Instagram qui vont me demander parce que je cherche quelqu’un qui est spécialisé dans le bilinguisme. Alors, la spécificité, elle va être juste à avoir finalement conscience de tous ces biais-là. Il n’y a pas besoin de savoir parler l’autre langue.

Il n’y a pas besoin de tout ça. Il y a juste besoin, en fait, d’avoir conscience et de savoir accompagner le parent, de ne surtout pas lui dire… En fait, par exemple, des fois, je m’aperçois avec des collègues qui ne sont pas elles-mêmes bilingues qu’elles vont recommander aux parents « Tiens, travaillez sur ça à la maison. » Puis, je me dis « Mais ce n’est pas la langue qu’ils parlent puis ça n’existe pas dans leur langue. » Alors, ça ne fait pas vraiment de sens de leur demander de travailler ça à la maison. Mais il faut avoir, en fait, vraiment cette conscience et puis cette habitude d’aller leur demander « Et dans votre langue, est-ce que ça, ça existe ? Et comment est-ce qu’on peut vous aider avec votre langue à la maison ? Comment on peut aider l’enfant ? » Voilà. Il faut avoir cette conscience, mais on n’a pas besoin d’être bilingues nous-mêmes, en fait, pour faire ça.

D’accord. D’accord. Je pense que c’est important à préciser aussi.

On pose des questions aux parents. Moi, je demande tout simplement aux parents, par exemple, si j’observe des erreurs avec les pronoms. Je dis « Hé, dans la langue, j’ai une maman avec Stelberber.» Je dis « En berber, comment est-ce que ça se passe pour les pronoms ? » Là, il y a une petite fille, c’est avec tous les marqueurs, du pluriel et tout ça. Et en mandarin, apparemment, ce n’est pas marqué. Donc, ce n’est pas étonnant que ce soit quelque chose qui lui pose plus de difficultés.

Maintenant, est-ce que c’est un enfant qui aura forcément besoin d’un suivi ? Pas nécessairement, mais il y en a quand même besoin d’un petit peu pour pousser un peu plus. C’est sûrement que s’il a besoin d’un suivi, il y a probablement une petite faiblesse au niveau du langage oral parce que finalement, les enfants, comme on l’a dit avant, normalement, ils vont les apprendre, ces marqueurs. Même si ça n’existe pas dans une langue, ils vont l’apprendre dans l’autre.

Ce n’est pas un souci.

Quelles seraient, de manière générale, tes conseils pour les familles qui ont des enfants qui grandissent avec deux, trois, quatre langues pour soutenir toutes ces langues ?

Alors, quand il y a plusieurs langues, déjà, il va falloir regarder si, comme j’avais dit avant, je ne dis pas en ajouter pour en ajouter, mais si c’est vraiment dans le quotidien de l’enfant. Un parent parle une langue, un autre parent parle une autre et puis on est dans un pays où il y en a une troisième par exemple.

En fait, plus il y a de langues et plus il va falloir quand même bien se poser et essayer de trouver une stratégie et essayer d’être le plus régulier possible et tout ça. Plus c’est complexe et plus il va falloir essayer de se poser. Maintenant, je n’ai pas un conseil à donner à tout le monde puisqu’en fait, comme j’ai dit avant, chaque famille va trouver son équilibre.

Mais c’est important de se poser et de trouver son équilibre pour que ça fonctionne.

Et surtout quand on parle de plusieurs langues, parce que là, ça va être vraiment… Alors, on va voir parce que si le papa, par exemple, parle une langue mais que lui, il est toujours en déplacement, des fois j’ai ça, le papa est toujours en déplacement, il n’est quasiment pas là, OK, comment est-ce qu’on va pouvoir renforcer cette langue ? Et c’est des choses qu’il va falloir essayer de réfléchir, de voir quelle exposition on peut donner, quels objectifs j’ai avec mes langues, toutes ces choses-là. En fait, il y a beaucoup de questions à se poser avant de pouvoir trouver ce qui fonctionne pour sa famille.

Est-ce que tu as des conseils de supports, autres que les livres et la télé, à citer qui pourraient permettre aux parents de varier les supports et de soutenir la langue ?

Oui, je ne sais pas s’il y a forcément le truc parfait là. En fait, je pense que dans le bilinguisme, le meilleur support, ce n’est pas le support, c’est le meilleur atout, ça va être les grands-parents. Parce qu’en fait, qu’on a dit tout à l’heure, le truc, c’est de créer le besoin en fait.

L’enfant, il n’a pas besoin, il parle, il répond à sa maman dans la langue avec laquelle il a le plus à l’aise parce que la maman, elle le parle. Donc, pourquoi m’embêter ? Par contre, si je parle aux grands-parents, là, il n’y a plus ça. Et donc là, ça va être créer le besoin.

Alors normalement, les grands-parents, c’est le besoin naturel. Le problème, c’est que des fois, les enfants, du coup, ils ne veulent pas trop parce qu’ils sont en visio et ils échappent un petit peu. Alors là, si on parle de support, parfois j’ai proposé d’essayer d’utiliser des jeux en ligne avec les grands-parents selon les âges des enfants, selon les intérêts, ça peut fonctionner, selon les habiletés des grands-parents aussi.

Voilà, c’est des choses qui peuvent être faites mais ce n’est pas toujours évident. Un autre truc, vraiment le truc le plus crucial que je dis, c’est allez-vous-en. Partez.

Parce qu’en fait, le problème, c’est que là, j’ai une anecdote. Là, encore une fois, c’était avant que je sois maman. J’ai une amie qui vient me voir et qui me dit comment tu forces un enfant à parler la langue ? Je dis, on ne peut pas forcer l’enfant à parler la langue.

Elle me dit, oui, mais quand elle est avec son père, donc elle ne répond jamais en français, c’est toujours de l’anglais. Et puis alors, je dis, comment elle fait avec les grands-parents ? Elle me dit, ben, papa traduit. Ah, on n’a jamais créé le besoin pour cet enfant.

Jamais on n’a créé le besoin pour cet enfant. Si elle est avec papa, elle peut parler anglais et si elle est avec mamie, eh ben, papa est là pour traduire. Donc non, il faut laisser cet enfant seul avec mamie et peut-être que ça va être un peu déroutant au départ pour les deux, mais c’est la seule façon et le plus, ils sont habités petits et c’est pour ça que c’est bien en fait de réfléchir à tout ça avant quand ils sont petits.

Le problème, c’est quand ils sont petits, c’est plus facile et les parents n’ont pas l’impression que si l’enfant commence à refuser, là on fait ouh, qu’est-ce que je fais ? Que si on a mis les choses en amont, on a bien instauré les choses, ben, c’est plus facile de faire. C’est la même manière qu’on dit ah, le plus tôt on apprend une langue et le mieux c’est. Non, pas nécessairement.

En revanche, si on a mis des habitudes de langage très tôt avec l’enfant, c’est plus facile que si l’enfant a 6 ans et je dis tu sais quoi, moi je vais lui apprendre l’arabe maintenant et on va commencer. Allez, moi je te parle l’arabe tout le temps. Là, ça va être compliqué.

L’enfant, c’est pas impossible mais ça va être beaucoup plus compliqué que si j’ai commencé ça depuis la naissance. Ça fait sens en fait. Mais j’aurais tendance à dire que beaucoup n’y pensent pas comme tu dis en fait au début quand un enfant naît, il absorbe.

Bon, on revient à l’éponge mais il va entendre les deux langues donc on va se dire c’est facile et puis il arrive vraiment à ce moment où on se dit ouh là, mais comment ça c’est plus si facile que ce que c’était en fait ? Ouais, c’est pas forcément d’absorber, comme on a parlé en fait, c’est l’habitude. En fait, il n’a plus connu autre chose, c’était comme ça, on parlait. Après, si on dit qu’il y a des parents qui vont attendre, j’ai notamment d’ailleurs cité l’arabe parce que c’est une langue qui va être moins vue comme quelque chose d’utile si on a une famille qui est franco-anglaise alors là, forcément, on va encourager le bilinguisme dès la naissance avec un enfant franco-arabe, peut-être on va lui dire ben tu sais, ça pourrait le ralentir dans son développement et tout ça.

Il y a des biais énormes qui sont là, il ne faut pas se le cacher et donc forcément, ces personnes-là, ben oui, ils vont se retrouver après ben moi, je n’ai pas transmis ma langue puis je trouve ça dommage et donc en fait, je trouve qu’on en revient en fait au premier truc, c’est que moi, mon combat, c’est de dire ça ne retarde pas le langage, ça ne crée pas de confusion, il faut arrêter ça et on peut commencer dès la naissance s’il n’y a pas besoin d’attendre.

Alors, pour finir, est-ce que tu as une ou plusieurs anecdotes du bilinguisme ? soit de ta fille soit peut-être de petits patients que tu as eus dans tes séances ?

Ouais, ben les anecdotes, on a forcément les mélanges et tout ça qui sont mignons mais après, il n’y en a pas un comme ça qui me vient et je pense que tous les parents doivent sûrement donner ce genre généralement, c’est ça qu’on va donner. Moi, j’en ai une quand même avec les mélanges qui est arrivé récemment à ma fille, je vais justement le partager là bientôt.

Je lui ai demandé de faire un cahier pendant l’été sous forme de journal en fait comme ils font beaucoup en Amérique du Nord, on fait un journal, on raconte ce qu’on a fait à sa journée puis on fait un dessin et donc, on a décidé qu’on allait le faire bilingue et c’est elle qui choisit à sa journée. Est-ce que ça lui vient plus en anglais ? Par exemple, si elle a vécu toute sa journée en anglais, elle a été au camp d’été qui était en anglais et donc, ben là forcément, on va le faire en anglais parce que c’est plus facile de raconter quelque chose qu’on a vécu en anglais. Si on a été toute la journée avec des amies françaises, ce qui s’est passé en fait samedi, elle était toute la journée avec des amis francophones donc elle a décidé de faire son texte en français puis elle commençait à écrire en français puis après, elle me dit regarde maman ! Et là, je regarde le texte et en fait, il y avait la première phrase en français et le reste était en anglais.

Voilà. Et elle ne s’est pas rendue compte en fait, quand je lui ai montré. Elle ne s’était même pas aperçue et en fait, bon, moi, je l’explique tout simplement que pour elle, elle est scolarisée en anglais aujourd’hui donc maintenant, en fait, l’écriture, c’est en train de devenir plus dominant en anglais pour elle donc le naturel est revenu en fait, quand elle était en transition même si au départ, ses idées étaient en français mais l’anglais a repris le dessus et en fait, ça, ce n’est pas des choses qu’il faut vraiment comprendre pourquoi les enfants vont faire ces mélanges-là plutôt que de leur dire mais moi, je veux absolument que tu le fasses en français.

C’est comme, il faut vraiment essayer de comprendre et de dire en fait, je me dis que dans la façon que j’ai d’aborder le bilinguisme, il y a beaucoup finalement de parentalité un peu positive mais c’est un peu une façon comme ça de voir, c’est toujours comprendre pourquoi est-ce que l’enfant a fait ce mélange, pourquoi est-ce qu’il n’arrive pas à me raconter sa journée d’école en français par exemple parce que toute la journée, il l’a fait en anglais donc du coup, me raconter sa journée en français, c’est quelque chose qui est quand même plus difficile parce qu’il n’a pas vécu là en français donc il va falloir qu’il cherche ses mots pour expliquer en fait, il est dans une sorte de traduction de sa journée et donc, il faut vraiment prendre conscience de tout ça et essayer de trouver du coup, le bon truc c’est-à-dire que là, je lui ai dit quand on sera en France puisqu’on part en France la semaine prochaine, quand on sera en France, là on pourra faire en français le truc puisque là, elle aura vécu toute sa journée vraiment en français puis ce sera peut-être plus facile pour elle de le faire. Si ce n’est pas ça, essayer de trouver une autre façon, des stratégies mais pas être dans… Si on essaye de vraiment forcer les choses sur une langue, là ça risque de bloquer finalement l’enfant. Ce qui en fait, quand on y réfléchit après coup, c’est presque logique quand on force quelqu’un… Langue ou autre chose, quand on force quelqu’un à faire quelque chose, il peut y avoir justement cet effet inverse de bloquer la personne parce qu’elle n’a pas envie tout simplement.

Mais comme les gens ont peur, ils veulent absolument qu’ils gardent puis je voudrais qu’ils continuent à écrire. Moi, la première, j’ai envie qu’elle sache écrire en français donc j’essaie de trouver mais il faut surfer sur la vague de quand on sent qu’il y a une petite motivation et puis il faut un petit peu les créer parce que si ça ne vient pas, il faut un peu les créer mais ça ne viendra pas forcément.

Et puis il faut aussi, je crois, abandonner cette idée que ce sera équilibré. C’est ça aussi le truc, en fait. C’est ce que je disais avant.

L’équilibre, il n’est jamais complètement là. Léonie, elle est scolarisée en anglais donc forcément, à l’écrit, c’est l’anglais qui va être plus facile pour elle. C’est évident.

Est-ce que ça veut dire que le français, elle ne sera pas capable d’écrire en français ? Non, mais ce sera l’anglais qui sera le plus facile pour elle à l’écrit.

Merci à Aodrenn pour son témoignage! N’hésitez pas à lui laisser un mot en commentaire!
A bientôt pour un nouvel épisode!

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