Lisa (France) : maman en France, chaque langue mérite d’être transmise à ses enfants
Aujourd’hui, je vous retrouve pour un épisode un petit peu différent de ce que vous avez l’habitude d’entendre jusqu’à présent. Alors j’accueille toujours une maman d’une famille bilingue avec une langue minoritaire et une langue majoritaire.
La différence, c’est que cette fois, ce n’est pas le français qui est la langue minoritaire, mais une autre langue, comme vous allez le découvrir. J’avais en effet le souhait de pouvoir aussi interviewer d’autres familles bilingues et pas seulement des familles où le français est minoritaire, pour découvrir d’autres expériences et vécues, et notamment en fonction de la langue minoritaire, de comment elle est vue dans les autres pays, comment elle est acceptée, etc. Donc on reste sur les mêmes questions, mais avec une autre langue, une autre culture.
J’ai donc le plaisir d’accueillir Lisa, maman allemande qui vit en France avec ses deux enfants.
Bonjour Lisa ! Est-ce que tu peux te présenter?
Bonjour ! Oui, donc moi c’est Lisa, je suis allemande, ça fait presque 14 ans que je vis en France et depuis presque 8 ans en Bretagne. Donc je suis arrivée en France, on va dire, pour les études et je suis toujours là. Finalement, grâce à mon mari, on va dire, qui est breton, et du coup voilà, j’ai fait les déménagements après Marseille, Chambéry, jusqu’à Rennes, et maintenant en pleine campagne avec nos deux filles qui ont presque 3 et presque 6 ans.
Elles parlent les deux langues, bah français très bien et allemand bizarre, je dirais.
C’est quand même une différence, mais elles parlent bien les deux langues.
Comment se passe la transmission de l’allemand avec tes enfants ?
Alors on va dire dans la vie quotidienne, c’est vraiment moi la seule qui parle allemand parce que mon mari, bah il parle pas allemand, il connaît maintenant des mots qu’il utilise, mais ouais, bah il parle français à l’école, c’est français, avec des copains, c’est français. Et bah nous on habite en plus dans un habitat collectif, donc également avec les voisins, c’est le français.
Donc du coup, voilà, c’est sur moi que ça repose, qui peut être un peu stressant au début, mais maintenant je suis habituée. Et après, bah on essaie quand même d’aller régulièrement en Allemagne. L’avantage entre la France et l’Allemagne, c’est pas si loin, même si je suis en Bretagne.
Et que des amis et de la famille viennent aussi ici parce que tous mes amis et toute ma famille, personne ne parle français. Donc du coup, voilà, c’est obligatoire que mes filles parlent allemand quand même. Mais c’est un très gros avantage justement, comme tu dis, elles sont obligées du coup de parler allemand puisque déjà si elles veulent avoir ce lien avec la famille, et bah il faut parler allemand.
Donc finalement c’est un avantage.
Quelle stratégie tu as mis en place au quotidien donc pour intégrer des moments allemands avec tes filles ?
Alors moi, dès que je parle avec mes filles, c’est uniquement en allemand. Je leur parle pas du tout en français dès leur naissance.
Donc au début, la première année avec la plus grande, c’était quand même, je trouvais ça le plus dur parce que je parle dans le vide. Bon, en tout cas j’ai eu l’impression parce qu’il n’y a aucun retour en allemand. Donc du coup, c’était vraiment, j’ai parlé en permanence.
Quand j’ai mis la table, j’ai dit ben là je mets une fourchette, là je mets un couteau. Donc du coup, pour vraiment nommer en permanence tous les objets. Après, voilà, une fois qu’elle a commencé à parler, pareil, c’était la plus grande.
Elle m’a répondu toujours en français au début. Malgré le fait que je parlais uniquement en allemand. Et moi, j’ai mis la stratégie en place parce que ça m’a quand même beaucoup embêtée que c’était plus dur qu’elle me répond en allemand.
Que je suis allée six semaines avec les deux filles. Donc la plus petite avait trois mois. Je suis allée chez mes parents pendant six semaines et la grande était quatre semaines à la crèche en Allemagne.
Du coup, à trois ans. Et depuis, elle me répond systématiquement en allemand. Ça, c’était vraiment le déclencheur d’avoir, je pense, ben déjà six semaines, c’est assez long.
Et surtout d’être dans une crèche pendant quatre semaines, même si elle n’allait que les matins. Mais vraiment d’entendre qu’il y a d’autres personnes que moi qui parlent en permanence allemand, je pense que ça aide quand même beaucoup. Oui, cette immersion, c’est vraiment un très, très gros atout quand on a la chance de pouvoir le faire.
Comment est vu l’allemand, alors, dans ton entourage francophone, dans ta région ?
Alors, la Bretagne, je dirais que l’allemand est inexistant. Mais bon, il y a encore quelques collèges qui proposent ça. Alors, pour te dire, c’était quand j’étais enceinte, je cherchais une crèche bilingue.
Je suis arrivée au lycée. Donc, je me suis dit, bon, vu que l’enfant n’est même pas né, je ne veux pas me précipiter pour trouver un lycée directement. Donc, ça démarre uniquement au collège.
Je dirais que globalement, l’allemand est vu comme une langue assez moche. Ça reste encore dans les têtes des Français. C’est aussi encore le cliché que c’est très compliqué.
Bon, alors, je ne veux pas dire que c’est une langue super facile, mais du coup, que c’est uniquement accessible pour des très bons élèves. Donc, du coup, les classes d’allemand, c’est que des super élèves. C’est un peu ça les stéréotypes ou préjugés qu’on peut avoir sur l’allemand.
Ça n’a pas changé depuis que moi j’étais à l’école. C’était exactement le même cliché. C’était il y a déjà un certain nombre d’années.
Non, j’avoue, c’est un peu déprimant, mais c’est comme ça. J’ai accepté maintenant. Alors, tu dis que tu as cherché des crèches.
Déjà à Rennes, c’est à 30 minutes de là où on habite, il y a quand même en lycée les Abibac qui existent. Même en totalité, ça existe.
Mais bon, il ne faut avoir qu’un an pour l’intégrer. Ce n’est pas tout de suite. Donc ça, je pense qu’il y a vraiment un peu partout en France.
Et sinon, pour vraiment avoir quelque chose dès la maternelle ou dès la crèche, c’est à Strasbourg ou à Paris.
Dans ton entourage, comment ça a été vu de manière générale le bilinguisme et plus précisément avec l’allemand ? Est-ce qu’ils ont bien réagi ou moins bien réagi ?
Si, tout le monde considère quand même que c’est une chance pour mes enfants d’avoir directement des langues. On va dire l’allemand, même si c’est vu comme une langue moche, c’est quand même vu comme une très bonne langue à apprendre.
Comparé à d’autres langues, je pense que l’allemand est quand même très bien vu parce qu’on voit les avantages pour les enfants et tout ça. Donc ce n’est pas avec toutes les langues aussi, il faut se le dire. Même à l’école aussi, vu que j’avais fait deux fois les projets de partir six semaines en Allemagne avec les filles.
C’est uniquement la grande qui était scolarisée. Elle était une fois en petite section et là en grande section. Elle a été déscolarisée du système français où c’est obligatoire pendant quatre semaines.
Et la directrice et les maîtres m’ont clairement encouragée de le faire. Donc eux aussi, ils voient un intérêt que l’enfant connaît bien la culture de la maman du coup et qu’il parle très bien aussi cette langue-là.
Après, je vois parce que du coup, vu que je parle toujours allemand avec mes filles, bon, et maintenant, tout le monde est habitué. Mais du coup, personne ne comprend ce que j’ai dit. Mais bon, après, globalement, on voit quand même si je me nerve, si je suis, voilà, tranquille.
Il y a d’autres enfants français qui sont là. Je parle quand même allemand avec mes filles. Bon, dès que c’est un peu qui les inclut, forcément, je passe au français.
Est-ce qu’il y a d’autres actions locales qui sont mises en place pour soutenir l’allemand chez les petits allemands ? Par exemple, des familles qui se retrouvent ou des associations ?
Alors, j’ai eu, au début, quand je suis devenue maman, donc les premiers mois, j’étais quand même en lien avec notamment deux ou trois autres mamans allemandes. Parce qu’en fait, j’ai l’impression que toutes les Allemandes accouchent dans la maison de naissance à Rennes.
Ce n’est quand même pas très connu en France. Et du coup, la cherche-femme, elle nous a connectées. Parce qu’on était quatre mamans allemandes qui ont accouché pendant trois mois.
Et donc, on s’est vues un peu par la suite, mais entre le Covid et on n’était quand même pas proche parce que tout le monde était à 30 minutes de Rennes. Donc, du coup, ça peut quand même faire une distance vite d’une heure. Donc, ça n’a pas tenu.
Mais du coup, la première année, on s’est quand même vues un peu. Et je les ai revois une à deux fois dans l’année parce qu’il y a aussi un centre culturel franco-allemand à Rennes même qui propose parfois des activités. Donc, moi, je voulais, il y a deux ans, je crois, déjà inscrire ma fille sur une activité de toute petite le mercredi matin, mais il n’y avait pas assez d’inscrits.
Et là, je suis aussi moins motivée parce que c’est quand même à 30 minutes de voiture, il faut se garer. Donc bon, c’est au moins 45 minutes pour vraiment y arriver, pour faire une heure sur place. Je me dis bon, en fait, je ne travaille pas le mercredi et je parle allemand avec mes filles.
Et je me dis, c’est bien aussi. Alors, le mercredi matin, en tout cas, c’était vraiment des activités ludiques mais avec des jeux en allemand.
Et du coup, uniquement des enfants et des parents qui parlent allemand aussi. Donc, c’était assez libre. Sinon là, ils proposent aussi des galeries d’art qui sont commentées en allemand, mais c’est plutôt à partir des 8 ans.
Donc, mes filles sont encore trop petites. Et parfois, il y a aussi la musique, donc des concerts en lien avec la culture allemande. Mais je dirais, c’est pareil, plus pour les enfants un peu plus grands.
Est-ce que tu aurais des conseils pour les parents de manière générale qui transmettent, comme toi, une langue minoritaire pour la maintenir, pour que les enfants l’apprennent?
C’est vraiment de rester à sa langue, de toujours en parler, même si l’enfant continue à parler dans la langue du pays. C’est de ne pas céder, voilà. De vraiment se dire, déjà, au moins, s’il écoute, même si ce n’est pas énorme comparé à l’école, ses copains et tout, mais s’il entend toujours la langue que moi, je veux transmettre, ça va quand même rester.
Et à un certain moment, si on va dans le pays, forcément, il va se mobiliser. Et moi, c’est aussi… Par exemple, moi, je lis des livres uniquement en allemand. Moi, c’est vraiment… Tout est en allemand.
Donc, on a un côté livre allemand, livre français. Donc, si moi, je couche les filles, c’est en allemand. Si c’est mon mari qui les couche, c’est en français.
Et du coup, pareil, au début, la grande voulait parfois que je lis en français. Parfois, je l’ai fait en disant, mais pour moi, c’est important que j’ai très envie de lire aussi dans ma langue maternelle. Donc, parfois, j’achète aussi des livres un peu plus faciles pour que ça ne soit pas trop compliqué pour elle à comprendre, surtout le soir.
Donc, il faut quand même s’adapter parce que ce n’est pas tout de suite les mêmes niveaux. Donc, voilà, des livres un peu plus faciles qu’elle adore. Toute la musique est en allemand.
Par exemple, nous, dans les voitures, mais mon mari aussi, il n’a que des CD en allemand. Oui, parce que chez la nounou, à la crèche et à l’école, ils n’apprennent que des chansons françaises. Et aussi, la télé, du coup, pour la grande, c’est en allemand.
Donc, du coup, je me suis dit, c’est pareil, parce que ça, c’est un côté très sympathique. Donc, tout ce qui est sympa, en fait, il faut le faire dans ma langue maternelle. Et pareil, au niveau de la télé, de ne pas choisir directement un film trop compliqué qu’elle pourra déjà voir en français, mais d’essayer plutôt quelque chose de plus facile.
Comme ça, elle comprend bien. Donc, ça doit quand même être quelque chose de rigolo. Ou comme elle regarde aussi parfois « Pas de patrouille » ou « Paw Patrol », pareil, ça, c’est facile.
Je peux le faire en allemand. Mais le conseil, c’est vraiment de ne pas céder et continuer. Et à un certain moment, ça fonctionne.
Il y a à peu près un mois, tu as posté une vidéo sur Instagram, sur la transmission d’une langue minoritaire, donc de l’allemand dans ton cas. Et il y avait dans les commentaires des mamans allemandes en France qui ont dit qu’elles avaient honte de transmettre une autre langue, notamment l’allemand. Qu’est-ce que tu dirais, toi, à ces gens qui ont honte de transmettre une autre langue, et notamment l’allemand, pour les convaincre qu’il ne faut pas avoir honte et qu’on peut transmettre cette langue maternelle ?
Déjà, moi, je trouve que voilà, effectivement, tout le monde sait ce qui s’est passé dans l’histoire, et c’est bien un certain moment de parler aussi à ses enfants, mais bon, pas les premiers cinq ans, je dirais, c’est pas nécessaire.
Mais c’est ma culture, donc du coup, dès la culture, la langue, elle fait partie. Donc moi, j’ai envie déjà de transmettre ma culture, mais j’ai envie de transmettre la langue pour qu’il y ait un lien avec tout ce qui est lié à mon pays. Donc, avec ma famille, avec mes amis.
Et du coup, si on parle uniquement de la honte sur le passé, la France, clairement, n’aura pas le droit d’enseigner les Français non plus à ses enfants. Donc, à ces gens-là, je crois qu’il n’y a pas, il n’y a aucun pays qui le fait. On est d’accord.
D’ailleurs, moi, ma langue, il y a vraiment zéro, zéro des choses qui se sont passées dans le passé, donc moi, je peux transmettre. Non, tout le monde a, voilà, l’Allemagne a clairement plus de choses à apporter que plein d’autres pays, donc, mais c’est, voilà, même si ça sera quelque chose qui aura actuellement lieu, donc, c’est pas non plus parce qu’il y a AFD en Allemagne et que j’ai dit, ben, je ne vais plus transmettre ma langue, je hante. Non, ben, ça fait partie et c’est plutôt plus tard d’en échanger avec ses enfants.
Qu’est-ce qui s’est passé pour aussi avoir les retours que moi, je peux donner et pas uniquement l’école française. Donc, ça sera assez, ben, à un certain moment, ça va être peut-être compliqué pour mes filles. Je ne sais pas comment l’histoire est enseignée en France, mais je, voilà.
De se sentir coupable. En tout cas, nous, à l’école, en tout cas, moi, quand j’étais à l’école, c’était vraiment, il faut se sentir coupable, tout le monde. Du coup, d’avoir l’histoire en France, je pense que ça va faire le même effet.
Mais c’est, voilà, donc, de se dire, ben, c’était comme ça. Qu’est-ce que je peux mettre en place pour échanger avec mes filles, pour en parler et pour dire aussi, ben, tout ce qui va bien, qu’est-ce qu’on a fait avec ce passé-là et de les surpasser.
Est-ce que tu as des anecdotes du bilinguisme de tes filles, de ce qu’elles peuvent avoir dit, traductions rigolotes, des formulations, etc.?
La première chose, la grande, ça va maintenant, mais la petite, elle n’arrive pas du tout à prononcer les H comme une vraie Française.
Et du coup, en allemand, on a quand même besoin des H très, très, très souvent pour faire les distinctions entre les mots. et aussi pour dire mes parents s’appellent Heide et Hans. Donc, bon, après, elles ne les appellent pas forcément par les prénoms, mais c’est quand même marrant quand elle dit ça.
Et les deux, ça c’est quelque chose que je n’arrive pas à enlever. Ils disent toujours je suis froid, je suis chaud. Donc, c’est vraiment la traduction directe de j’ai froid, je chauffe et ça ne passe pas.
Parce que du coup, je n’ai pas envie de toujours dire non, c’est faux. Donc, je le redis. Mi est kalt, mi es heiss, mais aucun enregistrement.
Ça reste comme ça. Et pareil, du coup, souvent, je trouve que aussi, ça c’est peut-être intéressant à savoir, pour moi, l’enseignement ou la transmission d’une langue, ça ne se passe toujours pas des vagues. Là, les filles sont dans une vague assez basse parce que c’est la fin de l’école.
Donc, ça fait un moment qu’on n’était pas en Allemagne. Et du coup, il n’y a que moi qui parle, qui parle, qui parle. Dans une semaine, il y a mes parents qui viennent pendant une semaine.
Après nous, on va aller en Allemagne. Donc là, elles vont remonter au niveau du lexique et de la manière de s’exprimer au niveau de la grammaire. Donc, ça va être vraiment pendant l’été.
Je sais que ça va être monté et après, fin octobre, c’est de nouveau très bas. Et du coup, moi, fin octobre, début novembre, je veux de nouveau retourner en Allemagne. Et du coup, c’est vraiment des vagues qui se suivent.
Et là, actuellement, ma grande, elle l’utilise dans tous les deux phrases en mots français. Mais je pense qu’elle est fatiguée. Pour elle, c’est plus facile de parler français.
Donc, elle me parle toujours en allemand, mais avec de plus en plus de mots en français. Et c’est pas évident à comprendre. Parfois, du coup, qu’est-ce qu’elle veut me dire exactement ? Parce qu’en plus, elle parle très vite et beaucoup.
Et la petite, elle utilise toujours les comme. Comme d’où ? Comme de la paume. Elle peut pas utiliser les comme en allemand.
Donc, elle parle pareil en allemand, mais c’est un mot qu’elle veut pas. Elle veut pas l’intégrer en allemand.
Merci à Lisa! N’hésitez pas à lui laisser un mot en commentaire!
A bientôt pour un nouvel épisode!


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