Comment transmettre le français à ses enfants à l’étranger sans école française ?
Faut-il absolument inscrire ses enfants dans une école française ou à des cours de français pour qu’ils conservent la langue de leurs parents ? Pas nécessairement. Le parcours de Marjorie, maman de quatre enfants franco-allemands qui ont grandi en Espagne, montre qu’il existe d’autres chemins. Entre les livres, les magazines jeunesse, les liens familiaux et les petites traditions du quotidien, elle a réussi à faire vivre le français dans une famille où trois langues se côtoient.
Dans cet épisode de Grandir Bilingue, Marjorie partage son expérience, ses choix et ses doutes. Un témoignage rassurant pour les parents expatriés qui souhaitent transmettre leur langue sans forcément ajouter des cours et des activités à un emploi du temps déjà bien rempli.
Une famille franco-allemande qui grandit en Espagne
Marjorie a 50 ans et vit à Barcelone depuis 2010. Après avoir terminé ses études et travaillé en Allemagne, elle s’est installée en Espagne avec son mari allemand. Leurs quatre enfants sont nés en Espagne et ont grandi dans un environnement où plusieurs langues se côtoient.
À la maison, le fonctionnement est relativement clair : Marjorie parle français avec ses enfants et son mari leur parle allemand. Mais la vie familiale ne se résume pas à ces deux langues. L’espagnol a progressivement pris une place importante, d’abord à l’école, puis dans les relations avec les copains et entre frères et sœurs. À Barcelone, le catalan s’ajoute également à leur environnement scolaire.
Le choix de l’école a joué un rôle essentiel dans cette organisation. Comme le français était déjà très présent à la maison, notamment parce que les deux parents le parlaient ensemble, Marjorie et son mari ont décidé de scolariser leurs enfants dans le système allemand afin de renforcer cette langue.
Au départ, ils ne pensaient pas rester longtemps en Espagne. Ils avaient donc privilégié l’apprentissage de l’espagnol, avant de s’installer durablement à Barcelone.
Ce choix a permis aux enfants de grandir avec plusieurs langues, mais il a aussi posé une question importante à leur maman : comment faire pour que le français continue à progresser, alors qu’il n’est pas la langue de l’école ni celle de leurs amis ?
Maintenir le français sans ajouter de cours à l’emploi du temps
Lorsqu’on vit à l’étranger, on peut rapidement avoir l’impression qu’il faut organiser beaucoup de choses pour préserver la langue minoritaire : cours le mercredi, école de langue le week-end, activités avec d’autres familles francophones…
Ces possibilités peuvent être précieuses, mais elles ne sont pas toujours faciles à mettre en place.
Chez Marjorie, les enfants faisaient beaucoup de sport. Ils avaient plusieurs activités chaque semaine et des matchs le week-end. Trouver du temps pour des cours de français supplémentaires était donc compliqué.
Elle avait pourtant conscience que parler français à la maison ne garantissait pas automatiquement que ses enfants apprendraient à le lire et à l’écrire.
Pour son aînée, elle a essayé de créer de petites fiches pour travailler les sons et accompagner l’apprentissage de la lecture. Mais cette tentative n’a pas duré très longtemps. Avec quatre enfants et un quotidien bien rempli, elle n’a pas poursuivi cette méthode avec les suivants.
Et pourtant, le français a continué à se développer.
Avec le recul, Marjorie identifie plusieurs éléments qui ont beaucoup compté dans leur histoire : les livres, les magazines jeunesse, les visites de la famille française et les vacances avec les cousins.
Son expérience rappelle qu’il n’existe pas une seule manière d’entretenir une langue familiale. Les cours peuvent apporter un cadre utile, mais ils ne sont pas la seule ressource à la disposition des parents.
Les livres et les magazines jeunesse : une présence régulière du français
Parmi toutes les habitudes mises en place chez eux, Marjorie attribue une place particulièrement importante à la lecture.
La maison était remplie de livres français. Les enfants recevaient aussi des magazines jeunesse grâce à des abonnements offerts par leurs grands-parents à Noël.
Cette idée lui avait été suggérée par une amie qui travaillait dans la distribution de magazines français à l’étranger. Marjorie a décidé de tenter l’expérience, sans imaginer à quel point elle marquerait le quotidien familial.
Les enfants recevaient régulièrement leur magazine dans la boîte aux lettres, à leur nom. Ils pouvaient retrouver leurs personnages préférés, suivre des histoires et découvrir de nouvelles lectures.
Marjorie se souvient notamment de leurs petites batailles pour être les premiers à récupérer les magazines et à lire la suite d’une bande dessinée.
Au-delà du plaisir de lire, cette régularité a contribué à installer le français dans leur vie quotidienne. La langue n’était pas seulement celle que leur maman utilisait à la maison : elle devenait aussi celle des histoires, des personnages et des rendez-vous attendus chaque mois.
Marjorie estime que ces magazines ont joué un rôle déterminant dans le développement du français écrit de ses enfants.
Pourquoi la bande dessinée peut-elle être une bonne porte d’entrée ?
Dans son témoignage, Marjorie insiste sur l’importance des bandes dessinées. Les images permettent aux enfants de suivre l’histoire, même lorsqu’ils ne comprennent pas tous les mots.
Elle raconte que ses enfants pouvaient commencer par regarder les illustrations, lire une phrase, puis progressivement une bulle entière. À force de retrouver les mêmes mots et les mêmes structures, ils se familiarisaient avec l’écrit.
Dans leur cas, cette exposition répétée a été particulièrement utile. Les enfants avaient déjà appris à lire en espagnol et en allemand avant de développer leurs compétences en lecture française.
Il ne s’agit pas d’une garantie valable pour tous les enfants : chacun a ses préférences, son rythme et ses besoins. Mais proposer des livres et des magazines adaptés à leurs centres d’intérêt peut être une façon simple de donner davantage de place à la langue minoritaire, sans transformer chaque moment de lecture en exercice scolaire.
La famille : un lien vivant avec la langue
Un autre élément a compté dans le parcours des enfants de Marjorie : les relations avec leur famille française.
Les grands-parents venaient régulièrement leur rendre visite. Les enfants retrouvaient aussi leurs cousins en France, qu’ils voyaient plusieurs fois par an.
Ces moments leur donnaient des occasions concrètes d’utiliser le français avec d’autres personnes que leur maman.
La langue prenait alors une dimension relationnelle. Elle servait à jouer avec les cousins, à discuter avec les grands-parents et à partager des moments de vie.
Les vacances en famille ont également demandé des efforts d’organisation. Marjorie raconte qu’à Noël, ils parcouraient de longues distances pour passer du temps avec leurs proches en France, puis en Allemagne, avant de rentrer en Espagne.
Pendant plusieurs années, la famille a même acheté un camping-car pour pouvoir passer ses vacances d’été en Grèce avec les cousins.
Ces choix représentaient un investissement financier et demandaient du temps. Mais Marjorie souhaitait que ses enfants puissent tisser des liens avec leur famille française et vivre la langue dans un environnement où elle était naturellement partagée.
Pour les familles expatriées, cela peut être une piste à retenir : lorsque c’est possible, les rencontres avec les proches peuvent donner du sens à la transmission linguistique. Elles permettent aux enfants d’associer la langue à des personnes, à des souvenirs et à des relations qui comptent pour eux.
Les petites traditions qui font vivre la culture française
Transmettre une langue ne consiste pas uniquement à accumuler des heures d’exposition ou à apprendre du vocabulaire. C’est aussi transmettre des références culturelles et des habitudes familiales.
Chez Marjorie, cela passe par la musique, les chansons françaises, les livres, certains produits rapportés de France et, bien sûr, la cuisine.
Depuis la période du Covid, la famille mange des crêpes tous les dimanches soir. Cette tradition est devenue un rendez-vous régulier, une façon de faire entrer un peu de culture française dans le quotidien espagnol.
Ces détails peuvent sembler anodins. Pourtant, ils contribuent à faire de la langue quelque chose de familier et de vivant.
Marjorie évoque aussi les chansons françaises que ses enfants connaissent grâce à ce qu’ils ont entendu à la maison. La culture ne passe donc pas uniquement par des activités spécifiquement organisées pour apprendre le français. Elle se transmet également au fil des repas, des écoutes musicales et des habitudes partagées.
Il n’est pas nécessaire de recréer un quotidien français à l’étranger. L’idée est plutôt de conserver des petits repères qui permettent à la langue et à la culture de trouver leur place dans la vie de famille.
Faut-il absolument trouver une communauté francophone ?
Marjorie n’a pas particulièrement cherché à intégrer une communauté française pendant les premières années de sa vie en Espagne. À Saragosse, elle et son mari souhaitaient avant tout progresser en espagnol et s’intégrer dans leur environnement local.
À Barcelone, leurs enfants fréquentaient l’école allemande et leurs activités se déroulaient principalement avec des familles espagnoles ou allemandes.
Ils n’avaient donc pas de cercle important de copains francophones.
Pour autant, le français est resté présent grâce aux échanges à la maison, à la famille, aux livres et aux magazines.
Marjorie reconnaît cependant que chaque situation est différente. Elle sait qu’il existe à Barcelone de nombreuses possibilités pour les familles qui souhaitent proposer davantage d’activités en français, notamment des cours, du théâtre et des associations.
Ces ressources peuvent être particulièrement utiles lorsqu’un enfant a besoin de davantage d’occasions de parler français, ou lorsque les parents souhaitent qu’il rencontre d’autres enfants qui partagent cette langue.
Le parcours de Marjorie montre simplement qu’il n’est pas toujours nécessaire de multiplier les activités pour donner une place au français. Il est possible de commencer par les ressources dont on dispose déjà, puis d’ajuster selon les besoins de chaque enfant.
Et si les enfants parlent surtout la langue du pays entre eux ?
C’est une autre question que se posent beaucoup de parents : même si chacun parle sa langue avec les enfants, quelle langue choisiront-ils entre frères et sœurs ?
Dans la famille de Marjorie, les enfants parlaient français entre eux lorsqu’ils étaient petits, jusqu’à environ 7 ou 8 ans. Avec le temps, les copains, l’école et la vie quotidienne ont favorisé l’espagnol. Aujourd’hui, ils communiquent principalement dans cette langue entre eux, y compris lorsque les deux aînés, qui étudient respectivement en Allemagne et en France, se téléphonent.
Ce changement n’efface pas les autres langues de leur vie. Il montre plutôt que les usages linguistiques évoluent selon les personnes, les lieux et les habitudes.
Marjorie continue, de son côté, à parler français avec ses enfants. Elle encourage également les relations avec la famille française et maintient les habitudes qui donnent une place au français à la maison.
Son témoignage invite à ne pas interpréter automatiquement le choix de la langue entre frères et sœurs comme un échec de la transmission. Il rappelle aussi que le maintien d’une langue se construit dans la durée et que les besoins peuvent évoluer à mesure que les enfants grandissent.
Transmettre le français sans pression : ce qu’on peut retenir de son témoignage
Le parcours de Marjorie ne constitue pas une recette universelle. Ses enfants ont grandi dans un contexte particulier, avec un environnement familial favorable au français et à l’allemand, une scolarité allemande et une exposition quotidienne à l’espagnol.
D’autres familles rencontreront des difficultés différentes et auront besoin d’un accompagnement plus structuré. Les cours de langue, les associations, les écoles FLAM ou les activités francophones peuvent alors jouer un rôle important.
Mais son histoire offre plusieurs pistes accessibles à adapter à son propre quotidien :
- Continuer à parler sa langue avec son enfant, lorsque cela correspond à l’organisation familiale, même si celui-ci répond dans une autre langue.
- Mettre des livres et des bandes dessinées à sa disposition, en choisissant des sujets qui lui donnent envie de lire.
- Créer des occasions régulières de retrouver le français, par exemple avec des magazines, des histoires ou des chansons.
- Entretenir les liens avec la famille francophone, lorsque les circonstances le permettent.
- Faire vivre la culture à travers les petites habitudes, les recettes, les fêtes, les souvenirs et les traditions.
- Adapter ses attentes à chaque enfant, sans supposer que tous progresseront au même rythme ni de la même manière.
Le plus important est peut-être de se rappeler que transmettre une langue est un chemin de longue durée. Il y aura des périodes où elle semblera très présente et d’autres où la langue du pays prendra davantage de place.
Pour Marjorie, le français a continué à vivre grâce à une combinaison de choses simples : parler avec ses enfants, lire ensemble, recevoir des magazines, retrouver les cousins et faire des crêpes le dimanche.
Ce n’est pas une méthode à reproduire à l’identique, mais une invitation à regarder autrement ce qui existe déjà dans notre quotidien.
Et chez vous, qu’est-ce qui aide le plus votre enfant à faire vivre votre langue familiale ? Les livres, les appels aux grands-parents, les activités en français ou les petites traditions de la maison ? Chaque expérience peut donner des idées à d’autres familles qui avancent dans la même aventure.
Pour aller plus loin, retrouvez le témoignage complet de Marjorie dans cet épisode de Grandir Bilingue, le podcast des Franco-Expat consacré aux familles qui souhaitent transmettre leur langue à leurs enfants sans pression et sans culpabilité.






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